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DIMANCHE 6 MARS— VENDREDI 11 MARS
LE DR A. SIVARNANDAN ralentit le pas quand il aperçut Holger Palmgren et Lisbeth Salander par le couloir vitré de la salle à manger. Ils étaient penchés sur un échiquier. Elle avait apparemment pris l’habitude de venir une fois par semaine, en général le dimanche. Elle arrivait toujours vers 15 heures et passait quelques heures à jouer aux échecs avec lui. Elle le quittait vers 20 heures quand il devait aller au lit. Il avait remarqué qu’elle le traitait sans la moindre trace d’irrespect ni comme s’il était malade – au contraire, ils semblaient gentiment se chamailler et elle se faisait volontiers servir en le laissant aller chercher le café.
Le Dr A. Sivarnandan fronça les sourcils. Il n’arrivait pas à cerner cette fille étrange qui se considérait comme la fille adoptive de Holger Palmgren. Son apparence était tout à fait singulière et elle semblait surveiller son entourage avec la plus grande méfiance. Plaisanter avec elle relevait de l’impossible.
Il semblait aussi quasi impossible d’avoir une conversation normale avec elle. Une fois, il lui avait demandé quel était son métier, mais elle avait répondu très évasivement.
Quelques jours après sa première visite, elle était revenue avec une liasse de papiers qui annonçaient la création d’une fondation dont le but était de soutenir la maison de santé dans son travail de rétablissement de Holger Palmgren. Le président de la fondation était un avocat domicilié à Gibraltar. Le bureau était constitué de deux personnes, un autre avocat domicilié à Gibraltar ainsi qu’un commissaire aux comptes du nom de Hugo Svensson, de Stockholm.
La fondation attribuait 2,5 millions de couronnes, dont le Dr A. Sivarnandan pouvait disposer à sa guise, le but exprimé étant cependant que l’argent soit utilisé à procurer à Holger Palmgren tous les soins imaginables. Pour pouvoir utiliser les fonds, Sivarnandan était obligé d’adresser une demande au commissaire aux comptes, qui procédait ensuite aux virements.
Il s’agissait d’un arrangement franchement inhabituel, pour ne pas dire unique.
Sivarnandan avait réfléchi quelques jours pour savoir si cet arrangement comportait des aspects allant à l’encontre de l’éthique. Il ne trouva aucune opposition immédiate et décida par conséquent d’engager Johanna Karolina Oskarsson, trente-neuf ans, comme assistante et ergothérapeute personnelle de Holger Palmgren. Elle était kinésithérapeute diplômée, avec des UV en psychologie et une très grande expérience des soins de rééducation. Formellement, elle était employée par la fondation et, à la grande surprise de Sivarnandan, la première mensualité fut versée à l’avance dès la signature du contrat d’engagement. Jusque-là, il s’était vaguement demandé s’il ne s’agissait pas d’une sorte de blague débile.
Et les résultats semblèrent suivre. Au cours du mois passé, la coordination et l’état général de Holger Palmgren s’étaient considérablement améliorés, ce qu’attestaient les tests hebdomadaires. Sivarnandan se demanda quelle part il fallait attribuer à l’ergothérapie et laquelle revenait aux visites de Lisbeth Salander. De toute évidence, tel un gamin qui attend le père Noël, Holger Palmgren s’efforçait à l’extrême et se réjouissait à l’avance de ses visites. Et il prenait apparemment plaisir à se faire régulièrement battre aux échecs.
Le Dr Sivarnandan leur avait tenu compagnie pendant une partie. Une drôle de partie. Holger Palmgren avait les blancs, il avait fait une ouverture sicilienne dans les règles. Il avait réfléchi très longuement avant chaque coup. Quels que fussent les handicaps physiques à la suite de son attaque, son acuité intellectuelle fonctionnait en tout cas parfaitement.
Lisbeth Salander était plongée dans un livre sur un sujet aussi saugrenu que le calibrage de fréquence des radiotélescopes en état d’apesanteur. Elle avait mis un coussin sous ses fesses pour arriver à une hauteur acceptable devant la table. Quand Palmgren avait bougé son pion, elle avait levé les yeux et déplacé une pièce apparemment sans la moindre réflexion, puis elle était retournée à son livre. Palmgren avait capitulé après le vingt-septième coup. Salander avait de nouveau levé la tête et contemplé l’échiquier quelques secondes, le front plissé.
— Non, avait-elle dit. Tu as une chance de faire un pat.
Palmgren avait soupiré et examiné l’échiquier pendant cinq minutes. Finalement, il avait dardé ses yeux dans ceux de Lisbeth Salander.
— Montre-moi ça.
Elle fit tourner l’échiquier et reprit le jeu de Palmgren. Elle arracha le pat au trente-neuvième coup.
— Bon sang, dit Sivarnandan.
— Elle est ccomme ççça. Ne jouez jamais de l’argent avec elle, dit Palmgren.
Il bafouillait encore un peu.
Sivarnandan jouait aux échecs depuis son enfance, et adolescent il avait participé au championnat d’Åbo où il s’était placé deuxième. Il se considérait comme un amateur compétent. Il réalisa que Lisbeth Salander était une joueuse redoutable. Apparemment, elle n’avait jamais joué pour un club et, quand il mentionna que la partie semblait être une variante d’une partie classique de Lasker, elle eut l’air perplexe. Elle semblait n’avoir jamais entendu parler d’Emmanuel Lasker. Il brûlait d’envie de lui demander si son talent était inné et, dans ce cas, si elle avait d’autres dons qui pouvaient intéresser un psychologue.
Mais il ne posa aucune question. Il constata juste que Holger Palmgren paraissait se porter mieux que jamais depuis l’arrivée de Lisbeth Salander à Ersta.
MAÎTRE NILS BJURMAN rentra chez lui tard le soir. Il avait passé quatre semaines consécutives dans la maison de campagne près de Stallarholmen. Il était abattu. A part que le géant blond avait livré le message que sa proposition les intéressait – il lui en coûterait 100 000 couronnes –, rien ne s’était passé qui ait fondamentalement changé sa situation misérable.
Un tas de courrier s’était accumulé derrière la porte du vestibule à l’aplomb du volet. Il ramassa les enveloppes et les posa sur la table de cuisine. Il ressentait un grand vide et avait développé un fort désintérêt pour tout ce qui concernait le travail et le monde extérieur. Plus tard dans la soirée seulement, son regard tomba sur la pile de courrier et il le feuilleta presque distraitement.
L’une des enveloppes portait l’en-tête de Handelsbanken. Il l’ouvrit et eut presque un choc en découvrant que c’était la copie d’un relevé de retrait de 9.312 couronnes effectué sur le compte de Lisbeth Salander.
Elle est de retour.
Il alla dans sa pièce de travail et posa le document sur son bureau. Il le contempla les yeux remplis de haine pendant plus d’une minute tandis qu’il recouvrait ses esprits. Il lui fallait trouver le numéro de téléphone. Ensuite il leva le combiné et composa le numéro d’un téléphone portable anonyme à carte. Il visualisa le géant blond avec le léger accent.
— Oui ?
— C’est Nils Bjurman.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Elle est de retour en Suède.
Un bref silence se fit à l’autre bout du fil.
— D’accord. N’appelle plus sur ce numéro.
— Mais…
— Tu recevras des indications sous peu.
A sa grande irritation, la communication fut coupée. Bjurman jura intérieurement. Il se dirigea vers le bar et se servit une dizaine de centilitres de bourbon. Il avala le verre en deux gorgées. Il faut que je diminue l’alcool, pensa-t-il. Ensuite, il versa à nouveau un fond et emporta le verre avec lui au bureau où il contempla une fois encore le relevé de Handelsbanken.
MIRIAM WU MASSAIT le dos et la nuque de Lisbeth Salander. Cela faisait vingt bonnes minutes qu’avec application elle pétrissait une Lisbeth qui s’était en gros contentée d’un ou deux soupirs de satisfaction. Se faire masser par Mimmi était terriblement bon et Lisbeth se sentait comme un chaton qui n’a qu’une envie : faire dodo et agiter les papattes.
Elle retint un soupir de déception quand Mimmi lui tapota les fesses en annonçant que ça allait comme ça. Elle resta sans bouger un moment dans l’espoir vain que son amie continue, mais quand elle entendit Mimmi attraper son verre de vin, elle roula sur le dos.
— Merci, dit-elle.
— J’ai l’impression que tu passes tes journées immobile devant l’ordinateur. C’est pour ça que tu as mal au dos.
— Je me suis froissé un muscle, c’est tout.
Toutes les deux étaient nues sur le lit de Mimmi dans l’appartement de Lundagatan. Quelques verres de vin les avaient rendues un peu pompettes. Lisbeth fronça les sourcils. Depuis qu’elle avait repris contact avec Miriam Wu, c’était comme si elle n’en avait jamais assez. Elle avait pris la mauvaise habitude d’appeler Mimmi à tout bout de champ – carrément trop souvent pour qu’il s’agisse d’un simple et très sain désir. Elle regarda Mimmi et se redit qu’en aucun cas il ne fallait qu’elle s’attache de nouveau à quelqu’un. Au bout du compte, il n’y aurait que des blessures.
Miriam Wu se laissa soudain aller en arrière par-dessus le bord du lit et ouvrit le tiroir de la table de chevet. Elle sortit un petit paquet plat dans un papier cadeau fleuri et entouré d’un ruban doré, qu’elle jeta dans les bras de Lisbeth.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ton cadeau d’anniversaire.
— C’est dans plus d’un mois, mon anniversaire.
— C’est celui de l’année dernière. Je n’ai pas réussi à te localiser à ce moment-là. J’ai retrouvé le paquet en faisant mes cartons de déménagement.
Lisbeth resta silencieuse un instant.
— Je l’ouvre ?
— Eh bien oui, si tu veux.
Elle posa son verre, secoua le paquet et l’ouvrit tout doucement. Elle sortit un bel étui à cigarettes en métal noir et bleu décoré de quelques signes chinois.
— Tu devrais arrêter de fumer, dit Miriam Wu. Mais si tu dois absolument continuer, range au moins tes clopes dans un emballage esthétique.
— Merci, dit Lisbeth. Tu es la seule à m’offrir des cadeaux d’anniversaire. Tu sais ce que signifient les signes ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Je ne comprends pas le chinois. C’est seulement un petit truc que j’ai trouvé dans un marché aux puces.
— Il est beau, cet étui.
— Une babiole. Mais je me suis dit que ça te plairait. Tu sais qu’on n’a plus rien à boire… On sort prendre une bière quelque part ?
— Ça veut dire qu’il faut qu’on se lève et qu’on s’habille ?
— J’en ai bien peur. A quoi ça sert d’habiter dans un quartier comme Söder si on ne va pas au troquet de temps en temps ?
Lisbeth soupira.
— Allez, dit Miriam Wu en tripotant le bijou dans le nombril de Lisbeth. Tu fais une fixation sur le sexe. Mais on peut revenir ici après le bar.
Lisbeth soupira de nouveau, posa un pied par terre et se tendit pour attraper sa culotte.
DAG SVENSSON ÉTAIT INSTALLÉ devant le bureau qu’on lui prêtait dans un coin de la rédaction de Millenium, lorsque soudain il eut la surprise d’entendre le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée. Il regarda sa montre et réalisa qu’il était déjà 21 heures. Mikael Blomkvist fut tout aussi surpris de découvrir quelqu’un à la rédaction.
— Eh ben, tu fais des heures sup ? Salut Micke. Moi, à force de bosser sur mon livre, je ne vois pas l’heure passer. Qu’est-ce qui t’amène ?
— Je passe juste chercher un livre que j’ai oublié. Tout se passe comme tu veux ?
— Oui, bof, non… Voilà trois semaines que j’essaie de pister ce connard de Björck de la Säpo. On dirait qu’il a été enlevé par des services de renseignements étrangers. Plus aucune trace de lui.
Dag raconta ses revers. Mikael prit une chaise, s’assit et réfléchit un instant.
— Tu n’as pas essayé le truc de tirage gagnant ?
— Quoi ?
— Invente un en-tête ronflant, écris une lettre annonçant qu’il a gagné un téléphone portable avec GPS ou ce que tu veux. Tu la sors proprement sur l’imprimante et tu l’envoies à son adresse – dans le cas présent à sa boîte postale. Et l’astuce, c’est de lui dire qu’il a déjà gagné le téléphone portable. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est préciser où il veut le chercher. Et comme il a droit au bonus, il est l’une des vingt personnes qui peuvent continuer et gagner 100.000 couronnes. On lui demande seulement de participer à une enquête sur différents produits. L’enquête se fait en une heure et elle est réalisée par un enquêteur professionnel. Et ensuite… bon, tu m’as compris.
Dag Svensson fixa Mikael bouche bée.
— Tu es sérieux ?
— Pourquoi pas ? Tu as tout essayé, et même un gros bonnet de la Säpo devrait être capable de comprendre que la chance de gagner 100 000 couronnes est assez honnête s’il est un des vingt sélectionnés.
Dag Svensson découvrit soudain qu’il était plié de rire.
— Tu es complètement fou. C’est légal ?
— J’ai du mal à croire que ce serait illégal de faire cadeau d’un téléphone portable.
— Putain ! T’es vraiment incroyable, toi.
Dag Svensson rit encore un moment. Mikael hésita. En fait, il rentrait chez lui, et ce n’était pas son habitude de fréquenter les bars, mais il aimait bien la compagnie de Dag Svensson.
— Qu’est-ce que tu dirais d’une bière ? demanda-t-il.
Dag Svensson consulta sa montre.
— Ça me tente, dit-il. Pourquoi pas ? Mais rapidos. Je passe un coup de fil à Mia. Elle est de sortie avec quelques copines, elle devait me prendre au retour.
ILS ALLÈRENT AU MOULIN, surtout parce que c’était commode, tout près. Dag Svensson pouffait régulièrement de rire en composant mentalement la lettre à Björck. Mikael jeta en douce un regard sceptique sur son collaborateur si facile à amuser. Un couple s’en allait au moment où ils arrivaient et ils purent prendre leur table tout près de l’entrée. Ils commandèrent chacun un demi, rapprochèrent leurs têtes et se mirent à discuter du sujet qui pour l’instant accaparait la vie professionnelle de Dag Svensson.
Mikael Blomkvist ne vit pas Lisbeth Salander au bar avec Miriam Wu. Lisbeth fit un pas en arrière de sorte à placer Mimmi entre elle et Mikael. Elle l’observa par-dessus l’épaule de Mimmi, le visage neutre.
C’était la première fois qu’elle sortait depuis son retour en Suède, et il fallait évidemment qu’elle tombe sur lui. Foutu Super Blomkvist.
C’était la première fois depuis plus d’un an qu’elle le voyait.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Mimmi.
— Rien, dit Lisbeth Salander.
Elles continuèrent à parler. Ou plutôt Mimmi continua à raconter l’histoire d’une fille qu’elle avait rencontrée au cours d’un voyage à Londres quelques années auparavant. Il y était question d’une visite dans une galerie d’art et d’une situation de plus en plus cocasse à mesure que Mimmi essayait de la draguer. Lisbeth hocha la tête de temps en temps et loupa comme d’habitude le clou de l’histoire.
Mikael Blomkvist n’avait pas beaucoup changé, put-elle constater. Il était terriblement beau ; décontracté et bien dans ses baskets mais l’air sérieux quand même. Il écoutait ce que disait son voisin de table et hochait régulièrement la tête. Ça n’avait pas l’air marrant, comme conversation.
Lisbeth déplaça son regard sur le copain de Mikael. Un garçon blond aux cheveux coupés très court, plus jeune que Mikael de quelques années, qui parlait avec un air concentré et semblait expliquer quelque chose. Elle n’avait jamais vu ce type auparavant et ignorait totalement qui il était.
Brusquement, un groupe de personnes s’approcha de la table de Mikael pour lui serrer la main. Une des femmes lui donna une petite tape amicale sur la joue et dit quelque chose qui les fit tous rire. Mikael eut l’air embarrassé, mais il rit avec les autres. On le traitait manifestement comme une célébrité depuis son succès dans l’affaire Wennerström.
Lisbeth Salander fronça un sourcil.
— Tu n’écoutes pas ce que je dis, dit Mimmi.
— Mais si, je t’écoute.
— Tu es nulle comme compagne de bar. J’abandonne. Tu veux qu’on rentre baiser ?
— Dans un moment, répondit Lisbeth.
Elle se plaça un peu plus près de Mimmi, posa une main sur sa hanche et glissa discrètement un index sous son pull pour lui tripoter le ventre. Mimmi baissa les yeux sur elle.
— J’ai envie de t’embrasser sur la bouche.
— Ne fais pas ça.
— Tu as peur que les gens te prennent pour une gouine ?
— Je ne veux pas attirer l’attention juste maintenant.
— On n’a qu’à rentrer alors. J’ai envie de m’amuser.
— Pas tout de suite. Attends un peu.
ELLES N’EURENT PAS A ATTENDRE LONGTEMPS. Vingt minutes après leur arrivée, l’homme qui accompagnait Mikael reçut un appel sur son portable. Ils vidèrent leurs verres de bière et se levèrent en même temps.
— Hé, regarde ce mec, dit Mimmi. C’est Mikael Blomkvist. Il est devenu plus célèbre qu’une star du rock après l’affaire Wennerström.
— Ah bon, fit Lisbeth.
— Tu as loupé ça. C’était à peu près au moment où tu t’es tirée à l’étranger.
— J’en ai entendu parler.
Lisbeth attendit encore cinq minutes avant de regarder Mimmi.
— Tu voulais m’embrasser sur la bouche. Mimmi la regarda, toute surprise.
— C’était pour te taquiner.
Lisbeth se dressa sur la pointe des pieds, attira le visage de Mimmi à sa hauteur et lui roula un patin qui dura deux minutes. Les gens les applaudirent.
— T’es complètement fêlée, dit Mimmi.
LISBETH SALANDER NE RENTRA chez elle que vers 7 heures. Elle tira sur son tee-shirt pour se renifler sous les bras, envisagea de prendre une douche mais laissa tomber. Elle abandonna ses vêtements en tas par terre et alla se coucher. Elle dormit jusqu’à 16 heures, se leva et alla prendre un petit-déjeuner aux Halles de Söder.
Elle réfléchissait à Mikael Blomkvist et à la réaction qu’elle avait eue confrontée à lui. Sa présence l’avait fortement agacée, mais elle constata aussi que ça ne faisait plus mal de le voir. Il s’était transformé en un petit point sur l’horizon, une légère perturbation dans l’existence.
Il y avait des perturbations bien pires dans la vie.
Mais elle regretta soudain de ne pas avoir eu le courage d’aller le saluer. Ou à l’extrême de ne pas l’avoir assommé. Elle hésitait entre les deux possibilités, mais elle fut tout à coup très curieuse de savoir sur quoi il travaillait. Dans l’après-midi, elle fit quelques courses, rentra vers 19 heures, alluma son PowerBook et démarra le programme Asphyxia 1.3. L’icone MikBlom/laptop s’affichait toujours sur le serveur en Hollande. Elle double cliqua et ouvrit une copie du disque dur de Mikael Blomkvist. C’était sa première visite dans son ordinateur depuis son départ de Suède plus d’un an auparavant. Elle nota avec satisfaction qu’il n’avait pas encore fait la mise à jour de la dernière version de MacOS, ce qui aurait signifié l’élimination d’Asphyxia et plus de piratage possible. Elle se dit aussi qu’elle devait réécrire le logiciel pour empêcher qu’une mise à jour ne le détruise.
Le volume du disque dur avait augmenté de 6,9 Go depuis sa visite précédente. Une grande partie de cette augmentation consistait en fichiers PDF et en copies Quark de chaque numéro de Millenium. Les documents Quark ne prenaient pas énormément de place, contrairement aux dossiers d’images, même compressés. Depuis qu’il était redevenu gérant responsable de la publication, il avait apparemment archivé une copie de chaque numéro du journal.
Elle tria le disque dur par dates avec les documents les plus anciens en haut, et nota que Mikael avait surtout occupé ses derniers mois à un dossier intitulé [DAGSVENSSON] et qui était manifestement un projet de livre. Ensuite, elle ouvrit les mails de Mikael et passa en revue le carnet d’adresses de sa correspondance.
A un moment, elle haussa les sourcils. Le 26 janvier, Mikael avait reçu un e-mail de Foutue Harriet Vanger. Elle ouvrit le mail et lut quelques lignes à propos d’une proche assemblée générale de Millenium, qui se terminaient par l’annonce que Harriet avait retenu la même chambre d’hôtel que la dernière fois.
Lisbeth digéra l’information pendant un petit instant. Puis elle haussa les épaules et téléchargea les mails de Mikael Blomkvist, le manuscrit de Dag Svensson intitulé Les Sangsues et sous-titré Les bénéficiaires de l’industrie de la prostitution. Elle trouva aussi la copie d’une thèse intitulée Bons baisers de Russie, écrite par une dénommée Mia Bergman.
Elle se déconnecta, alla dans la cuisine mettre en marche la cafetière. Puis elle s’installa dans son nouveau canapé dans le séjour avec son PowerBook. Elle ouvrit l’étui à cigarettes que Mimmi lui avait offert, alluma une Marlboro light et consacra le reste de la soirée à la lecture.
Vers 21 heures elle avait terminé la thèse de Mia Bergman. Elle se mordit pensivement la lèvre inférieure.
A 22 h 30, elle avait fini le livre de Dag Svensson. Elle comprit que Millenium n’allait pas tarder à faire de nouveau les gros titres.
A 23H30, ALORS QU’ELLE ARRIVAIT sur la fin des e-mails de Mikael Blomkvist, elle se redressa tout à coup en ouvrant grands les yeux.
Elle sentit un frisson lui parcourir le dos. Il s’agissait d’un mail de Dag Svensson à Mikael Blomkvist.
Svensson mentionnait qu’il se posait des questions sur un gangster de l’Europe de l’Est, un certain Zala, qui pourrait éventuellement devenir un chapitre à part entière – mais constatait qu’il ne restait plus beaucoup de temps avant la date de remise du manuscrit. Mikael n’avait pas répondu à ce mail.
Zala.
Lisbeth Salander resta immobile et réfléchit jusqu’à ce que l’économiseur d’écran intervienne.
DAG SVENSSON POSA son bloc-notes et se gratta la tête. Il contempla pensivement le seul mot écrit tout en haut de la page ouverte. Quatre lettres.
Zala.
Déconcerté, il passa trois minutes à gribouiller un certain nombre de cercles labyrinthiques autour du nom.
Puis il se leva et alla chercher une tasse de café dans la kitchenette. Il regarda sa montre et constata qu’il devrait rentrer chez lui dormir, mais il avait découvert qu’il aimait bien rester travailler tard à la rédaction de Millenium, quand le local était calme et tranquille. La date limite de remise approchait inexorablement. Il maîtrisait son manuscrit mais, pour la première fois depuis qu’il avait initié ce projet, il ressentait un vague doute. Il se demandait s’il aurait pu louper un détail essentiel.
Zala.
Jusque-là, il avait été impatient de terminer le manuscrit et de voir le livre publié. Maintenant il souhaitait avoir plus de temps à sa disposition.
Il pensa au compte rendu d’autopsie que l’inspecteur Gulbrandsen lui avait fait lire. Irina P. avait été retrouvée dans le canal de Södertälje. Elle avait subi des violences extrêmes, probablement au moyen d’un outil lourd. Son visage et sa cage thoracique portaient de grosses traces de contusions. La cause du décès était la nuque brisée mais au moins deux de ses autres blessures avaient été jugées mortelles. Elle avait six côtes cassées et le poumon gauche perforé. Elle avait la rate éclatée à la suite des coups effroyables qu’elle avait reçus. L’origine des blessures était difficile à déterminer. L’autopsie avait avancé l’hypothèse d’un maillet de bois entouré de tissu. On n’arrivait pas à expliquer pourquoi un assassin serait allé envelopper son arme de tissu, mais les blessures ne révélaient rien qui soit caractéristique d’instruments habituels.
Le meurtre n’était toujours pas résolu, et Gulbrandsen avait constaté que les perspectives de trouver un coupable étaient extrêmement minces.
Le nom de Zala avait surgi à quatre occasions dans le matériel que Mia Bergman avait rassemblé ces dernières années, mais toujours en périphérie, toujours fuyant comme un fantôme. Personne ne savait qui il était ni même s’il existait. Certaines des filles en avaient parlé comme des gosses peuvent parler du père Fouettard ou de quelque monstre imprécis – une menace non identifiée qui constituait un danger pour les désobéissants. Il avait consacré une semaine à essayer d’obtenir davantage d’informations sur Zala et il avait posé des questions aux policiers, aux journalistes et à plusieurs sources qu’il avait répertoriées en rapport avec le commerce du sexe.
Il avait de nouveau contacté le journaliste Per-Åke Sandström, qu’il avait l’intention de balancer sans états d’âme dans son livre. A ce stade, Sandström avait commencé à comprendre le sérieux de la situation. Il avait supplié Dag Svensson d’avoir pitié de lui. Il lui avait proposé de l’argent. Dag Svensson n’ayant aucune intention de s’abstenir de le dénoncer, il utilisa sans honte sa position de force pour soutirer un maximum de Sandström.
Le résultat était décevant. Sandström était un salopard corrompu qui avait fait le jeu de la mafia du sexe. Il n’avait jamais rencontré Zala mais il lui avait parlé au téléphone et il savait qu’il existait. Peut-être. Non, il n’avait pas son numéro de téléphone. Non, il ne pouvait pas raconter qui avait établi le contact. Pitié, je t’en supplie.
Dag Svensson avait soudain compris que Per-Åke Sandström avait peur. Une peur qui allait au-delà de la menace d’être balancé. Il craignait pour sa vie. Pourquoi ?